🔑 La clef du sol

La newsletter de dixit.net #44

Ils ne sont que 150, mais ils ont beaucoup appris de leur engagement dans la Convention Citoyenne pour le Climat. Ils ne sont que 150, mais ils nous ont aussi beaucoup appris. La consommation de sol par la croissance de nos villes n’était pas Ă  l’agenda. Pourtant, ils ont compris que c’est un levier essentiel pour lutter contre le rĂ©chauffement climatique et en limiter les impacts sur nos vies. En quelques semaines, ces Français « normaux » ont dĂ©battu d’enjeux complexes, dĂ©veloppĂ© des mesures ambitieuses et les ont adoptĂ©es Ă  la quasi-unanimitĂ©. Les 150 ont fixĂ© le cap, c’est Ă  nos parlementaires dĂ©sormais de tracer le chemin avec le projet de loi climat et rĂ©silience.

Un modĂšle de dĂ©veloppement urbain dans l’impasse

Il y a Ă  peine un demi-siĂšcle, nous avons fait inconsciemment le choix de consommer nos sols sans compter et d’étaler nos villes. Nous avons fait comme si ces sols Ă©taient infinis et que seuls comptaient leurs usages urbains. Ce modĂšle de dĂ©veloppement urbain est finalement trĂšs rĂ©cent pour nos villes, mais c’est le seul que nous ayons connu au cours de nos vies. C’est notre seule rĂ©fĂ©rence dont il est donc si difficile de nous dĂ©tacher. 

C’est pourtant un modĂšle dans l’impasse. Nos villes grandissent trois fois plus vite que leur population. Un quart du sol consommĂ© pour les besoins d’habitat en France est localisĂ© dans des communes qui perdent des habitants. Pendant que les lotissements poussent en entrĂ©e de ville, les logements vacants sont tous les jours plus nombreux, les zones d’activitĂ©s et logistiques se multiplient sans multiplier les emplois, et les centres-villes se meurent d’ĂȘtre dĂ©laissĂ©s au profit de leurs pĂ©riphĂ©ries. Nous consommons toujours plus de sols pour faire la ville, mais cela rĂ©pond de moins en moins Ă  nos besoins d’urbains.

Et puis les impacts de ce modĂšle sont insupportables : dĂ©pendance Ă  la voiture, encombrement des routes, Ă©missions de gaz Ă  effet de serre, atteinte aux Ă©cosystĂšmes et perte de sols agricoles qui menace notre sĂ©curitĂ© alimentaire. C’est aussi un urbanisme Ă  fragmentation qui repousse les mĂ©nages aux revenus normaux bien au-delĂ  du cƓur des mĂ©tropoles. Il nous faut tourner la page.

Bifurquer vers un urbanisme circulaire

Cette consommation des terres agricoles et naturelles pour rĂ©pondre Ă  l’appĂ©tit de croissance de nos villes est pourtant moins un problĂšme en soi que le symptĂŽme de nos abandons. La ville Ă©talĂ©e est le rĂ©sultat par dĂ©faut de nos impensĂ©s : la trame de nos vies dessinĂ©e par un systĂšme automobile auquel nous avons laissĂ© le soin de dessiner nos villes. La lutte contre l’étalement urbain n’est donc pas une fin en soi, mais un moyen de repenser plus globalement la fabrique de nos villes. Car la question des sols est systĂ©mique et fait la synthĂšse des trois crises : du climat, de la biodiversitĂ© et des ressources. La sobriĂ©tĂ© en sols induit celle de la mobilitĂ©, des Ă©nergies et des matĂ©riaux. C’est donc la clef d’un systĂšme qu’il nous faut saisir.

Il est temps de changer de modĂšle et vite. Il y a urgence, car faire la ville c’est long, trĂšs long mĂȘme. La ville de 2030 est lĂ  et les trois quarts de celle de 2050 nous entourent dĂ©jĂ . C’est maintenant que nous construisons ce dernier quart qui doit ĂȘtre exemplaire, mais il est surtout temps de travailler sur l’existant. La ville du futur n’est pas Ă  rĂȘver ou Ă  construire, elle est dĂ©jĂ  lĂ . Nos espaces urbains regorgent de temps et d’espaces inutilisĂ©s qui ne demandent qu’à accueillir nos besoins de dĂ©veloppement sans consommer de nouveaux sols pour faire la ville. 

La fabrique de nos villes peut devenir circulaire et se consacrer Ă  l’existant. Ce n’est pas une lubie d’urbaniste ou le rĂȘve Ă©veillĂ© des membres de la Convention Citoyenne pour le Climat. Les solutions existent, il n’y a rien Ă  inventer. Partout des pionniers multiplient les expĂ©riences, testent les solutions et dĂ©veloppent des projets dĂ©monstrateurs. En intensifiant les usages de la ville dĂ©jĂ  lĂ , ils Ă©vitent de construire. En transformant des bĂątiments, ils Ă©vitent de les dĂ©construire et multiplient leurs usages. En densifiant et en recyclant des espaces urbains, ils Ă©vitent d’étaler une nouvelle fois la ville. Rien n’est Ă  inventer, mais tout reste Ă  faire, car il faut dĂ©sormais massifier ces alternatives concrĂštes Ă  l’étalement de la ville, pour en faire le nouveau normal du demi-siĂšcle Ă  venir.

Un principe de sobriété en sols qui inverse nos priorités

Face Ă  tous ces enjeux, nous ne devons pas manquer cette occasion unique d’accĂ©lĂ©rer la transition en inscrivant au cƓur de la loi climat et rĂ©silience la bifurcation vers un modĂšle de dĂ©veloppement urbain frugal en sols. La fabrique de la ville a privilĂ©giĂ© la construction neuve en pĂ©riphĂ©rie depuis cinquante ans, elle doit consacrer les cinquante prochaines Ă  la ville dĂ©jĂ  lĂ . Mais pour ĂȘtre aujourd’hui Ă  la hauteur des enjeux du siĂšcle, il faudra plus qu’ajuster la loi. C’est d’un changement global de modĂšle dont nous avons besoin.

La loi ne fera pas tout, mais c’est dĂ©sormais Ă  nos parlementaires d’ĂȘtre Ă  la hauteur, comme l’ont Ă©tĂ© les 150. C’est le moment pour eux de se saisir de la clef du sol pour faire de la politique au sens premier : rendre lisible le rĂ©el, fixer le cap, forger les outils et donner aux territoires l’envie et les moyens d’agir. Ce n’est ni le moment de jouer avec les mots ni de se noyer dans les chiffres. La loi doit fixer le principe de la sobriĂ©tĂ© en sols qui inverse enfin la fabrique de la ville en donnant la prioritĂ© Ă  l’existant et favoriser les alternatives concrĂštes Ă  l’étalement urbain.

Se saisir aujourd’hui de la clef du sol n’est donc pas qu’un moyen de lutter contre l’étalement urbain et ses effets dĂ©lĂ©tĂšres sur nos villes et nos vies. C’est la clef d’une transition globale vers une ville capable de s’adapter en continu aux crises comme aux transformations de notre sociĂ©tĂ©. Une ville adaptative Ă  la hauteur de nos dĂ©fis, qui ne va plus chercher les solutions Ă  ses besoins toujours plus loin. C’est le moment de bifurquer vers un urbanisme circulaire pour bĂątir une ville frugale, proche, inclusive et rĂ©siliente. Une ville dont nous avons besoin, mais qui nous fait surtout envie. Ne manquons pas ce moment.

— Sylvain Grisot, urbaniste fondateur de dixit.net, auteur du Manifeste pour un urbanisme circulaire (Editions ApogĂ©e 2021.)

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PS : Envie de comprendre pourquoi cette question de l’usage des sols concerne tous les aspects de notre vie ? Nous avons crĂ©Ă© un jeu pour cela : la fresque de la ville. Si vous voulez organiser des sessions, inscrivez-vous Ă  notre formation en ligne Ă  l’animation de la fresque de la ville le mardi 27 avril, Ă  11h.


Ouverture · Lire, écouter, rencontrer, voir...

📅 Agenda.

  • Ce jeudi 22 avril, une nouvelle session du Forum des solutions sur la transformation des bĂątiments. (PUCA)

  • ConfĂ©rence "Pour une rĂ©novation (vraiment) bas carbon" avec Simon Davies, le 26 avril, Ă  18h. (ICEB CafĂ©)

  • L'Ecole ItinĂ©rante des espaces publics propose un webinaire le mardi 27 avril de 9h Ă  15h sur des espaces inclusifs et sensibles. (Urbis Le Mag)

  • Webinaire sur l'Ă©conomie circulaire dans les quartiers politiques de la ville, le jeudi 29 avril. (ADEME)

đŸŽ™ïž Podcast. L'AUGO a organisĂ© le 10 mars 2021 un webinaire qui avait pour thĂšme : "Construire le monde d'aprĂšs : les urbanistes seront-ils au rendez-vous ?". Une rencontre entre JĂ©rĂŽme Baratier, directeur de l'Agence d'Urbanisme de Tours, et Sylvain, animĂ©e par Jean-Philippe Defawe, journaliste au Moniteur. Vous pouvez dĂ©couvrir la dĂ©couvrir dans ce podcast. (dixit.net)

📖 A lire. PermacitĂ© : rĂ©inventer la ville d'aujourd'hui, par Olivier Dain Belmont. Voici un livre d'architecture qui commence par le constat des impacts de l'Ă©talement urbain et de la perte des terres agricoles, mais vous connaissez l’histoire. Olivier Dain Belmont propose de façonner un nouveau modĂšle urbain pour rĂ©pondre Ă  ces enjeux en utilisant Ă  la fois les particularitĂ©s du logement individuel et celles du collectif. Si les belles rues Ă  plusieurs niveaux et les espaces publics suspendus peuvent donner envie (ou pas), c'est surtout sa volontĂ© que rien ne soit immuable ou dĂ©finitif qui est intĂ©ressante. L'auteur exhorte Ă  redonner la place Ă  "l'imprĂ©vu, la fantaisie et la surprise" dans la construction et que l'architecte reprenne son rĂŽle "d'accompagnateur sans prĂ©jugĂ©s". (Editions Mardaga)

✒ Loi Climat et RĂ©silience. Il y a sĂ»rement encore plus que cela Ă  dire sur le sujet, mais Challenges fait un point sur ce qu’on retrouve dans la proposition de loi, et pourquoi cela n’est pas encore suffisant pour lutter efficacement contre l’artificialisation des sols. (Challenges)

🏡 Lotissement, terre d’avenir ? Un savoureux papier en forme de coup de gueule de Maxence De Block contre un Ă©niĂšme article misĂ©rabiliste sur le pĂ©riurbain (Autrement Autrement) :

La “ville sans qualitĂ©â€ que vous dĂ©crivez est trĂšs certainement Ă  rĂ©inventer – quel morceau de territoire français ne l’est pas, du plus rural au plus mĂ©tropolitain ? Mais, Ă  vous lire, on peut se demander si vous, les experts de la ville, ĂȘtes les mieux Ă  mĂȘme de comprendre les enjeux et Ă  vous saisir du sujet. 

🚧 Art en ville. MalgrĂ© la fermeture des musĂ©es et des salles de spectacles, l’art se rĂ©vĂšle Ă  nous de maniĂšre parfois inattendue. Le MusĂ©e du Monde en Mutation propose une approche artistique du mĂ©tabolisme urbain. Cet espace d’exposition fictif propose un autre regard sur les dĂ©chets, les fumĂ©es, les usines et les chantiers pour donner Ă  voir les coulisses de la ville sous un nouveau jour. En s’inscrivant dans la lignĂ©e des « chantier-spectacle Â» du Baron Haussmann, Stefan Shankland cherche Ă  mettre en avant le « patrimoine des mutations Â» de la ville qui se fait et se dĂ©fait. (Usbek & Rica)

🔁 Replay. Cette semaine, on vous propose de (re)dĂ©couvrir Rendez-vous CĂ©leste, dans la sĂ©rie des rĂ©cits "futurs positifs". N'hĂ©sitez pas Ă  donner votre avis sur le rĂ©cit ! (dixit.net)

On se retrouve la semaine prochaine ;)